ERSILIA 


Elle était là, allongée sur la fraiche dalle de marbre de sa chambre, résistant à la torpeur qui l'envahissait doucement. Elle se forçait à garder les yeux ouverts et regardait, comme si elle voulait graver cette image pour l'éternité, son amant assis à côté d'elle, avec sur le visage un doux sourire énigmatique. 
Alors lui vinrent à l'esprit les derniers mois écoulés... 

Elle s'appelait Ersilia, fille adoptive d'un des membres du praesidium de Sofatos. 
Sa nature elfique ne faisait aucun doute, mais toute la grâce qu'elle possédait ne faisait jamais oublier à ses interlocuteurs les raisons de son adoption par Igino. 
Il était en effet de notoriété publique que lorsqu'elle avait 16 ans, la jeune Ersilia séduisit son beau-père, qu'elle détestait, et le poussa à empoisonner sa mère, puis elle le rendit fou de jalousie en lui annonçant son mariage avec un jeune noble. 

Le beau-père se suicida. 
Ersilia hérita de la fortune familiale. 
Le mariage eut lieu. 
Son infortuné mari fut assassiné dans la nuit par de vulgaires voleurs. 
Et Ersilia devint une des femmes les plus riches de la ville. 

Voilà le genre d'exploit qui vaut récompense à Délici. 

Elle fut donc adoptée par Igino, et survécu au milieu des complots et des intrigues, dont elle savait se préserver, quand elle n'en était pas l'instigatrice... 
Pour fêter ses 22 ans, Ersilia fit donner une de ses fêtes orgiaques dont elle avait le secret. 
Mais ce soir-là, prise de lassitude devant le spectacle de ses invités se livrant à toutes sortes de débauches et d'excès, elle se faufila discrètement hors de la maison, suivit fidèlement par ses deux gardes du corps grassement payés, et sortit de la ville à l'aube. 

Alors qu'elle faisait le tour des remparts en laissant son esprit dériver au gré des drogues qu'elle avait pris dans la soirée, elle le vit pour la première fois. 
Son émotion fut-elle exacerbée par les stupéfiants ? Toujours est-il qu'elle fut immédiatement et violemment attiré par lui. 
Elle fit signe à une de ses gardes du corps, qui suivit aussitôt le jeune homme. 

Dès le lendemain, elle sut sur lui tout ce qu'elle avait besoin de savoir : 
Il s'appelait Paride. 
Fils d'une famille de petite noblesse, il semblait éviter les ennuis et le pouvoir. 
Signe de faiblesse, forcément. Tant mieux, il serait d'autant plus facile de le posséder. 
Il semblait aussi éviter l'abus des drogues, et vivait proche de la nature. 
En entendant celà, Ersilia fit la moue. On croirait entendre parler d'un Frostheimer ! Bah, il apprendrait vite à délaisser ses forêts pour les couloirs de son palais... 
Mais tout de même, il allait parfois jusqu'à passer plusieurs semaines en forêt, sans donner de nouvelles à quiconque. 
Voilà qui était peut-être plus intéressant. Que ramenait-il de là-bas ? De nouvelles plantes, pour de nouvelles drogues ? 
Allons, elle le saurait bien assez tôt. 
Et ils devinrent amants. 
Qui aurait pu résister au charme d'Ersilia ? 

Au fil des semaines qui suivirent, elle se sentit presque heureuse, car loin d'être le rustre qu'elle avait imaginé, Paride se révéla un jeune homme fougueux, pasionné et passionnant. 
Il abandonna sans mal la forêt pour les appartements d'Elsiria, comme elle l'avait escompté. 
Elle sourit intérieurement le jour où il lui apprit qu'il avait découvert une nouvelle espèce de plante, dont il avait réussi à extraire un suc extrêment puissant, et qu'il se destinait à la commercialisation d'un poison d'une efficacité redoutable, et parfaitement indétectable. 

Et peu à peu une idée se fit jour dans l'esprit d'Elsiria. Ne serait-il pas temps d'essayer ce poison sur Igino, et de devenir elle-même membre du conseil...? 
Ce n'est pas qu'elle n'aimait pas son père adoptif, mais sa soif de richesses et de pouvoir était plus forte encore. 
Paride fut quelque peu réticent à cette idée, d'autant qu'il s'entendait à merveille avec Igino, mais quand elle lui fit miroiter les fortunes dont ils disposeraient, il se laissa peu à peu séduire par cette idée, et par les si beaux yeux d'Elsiria. 

Le poison fut distillé dans le dessert qu'ils devaient manger ce soir-là. 
Et c'est exactement le moment de sa dégustation qu'Igino choisit pour annoncer à Elsiria une grande nouvelle : il venait de remplir tous les papiers officiels pour faire de Paride son autre enfant adoptif. 
Un sourire fugace traversa le visage de son amant, qui se confondit en remerciements émouvants. 

Ersilia sut garder son calme jusque dans sa chambre, mais là sa fureur se déchaina sur Paride. 
Il restait là, impassible, se laissant traiter de traître, de manipulateur, n'essayant même pas de se défendre ou de calmer sa colère, ne niant même pas avoir été au courant de la décision d'Igino. 
Et soudain, elle s'écroula sur le sol, tétanisée, incapable de prononcer une parole de plus. 

Alors il s'assit doucement à côté d'elle, lui prit tendrement la main et dit : 
"Il est des causes que tu ne peux comprendre. Tu es bien trop frivole. Il existe bien d'autres choses dans la forêt que de simples plantes...J'ai de grands projets. J'ai besoin d'argent, j'ai besoin d'une marionnette au conseil du Praesidium, ton père -devrais-je dire notre père ?- saura tenir ce rôle. Toi, tu ne m'es plus utile en rien, tu deviens un obstacle...Mais dis-moi, que penses-tu de ce poison ? Est-il à la hauteur de tes espérances ? Sans souffrances, il ne te reste que quelques minutes à vivre." 

Elle était là, allongée sur la fraiche dalle de marbre de sa chambre, résistant à la torpeur qui l'envahissait doucement. Elle se forçait à garder les yeux ouverts et regardait, comme si elle voulait graver cette image pour l'éternité, son amant assis à côté d'elle, avec sur le visage un doux sourire énigmatique...

Par Fofo Nette