Légende de Saristo

Légende de Saristo

 

Ami, toi qui lis ces quelques lignes, voici une histoire vraie que ma mémoire se refuse à oublier... 

Les lueurs du jour ne commenceront à poindre que dans quelques heures. La nuit était fort avancée dans le port de Dark Aven. La ville dormait et son silence de trépas n'était dérangé que par les quelques gémissements de prostituées qui bâclaient leurs derniers clients. Les quelques marins qui n'avaient pas trouvé l'amour pour quelques malheureuses pièces tanguaient, ivres morts, sur le quai, ce qui avait l'avantage de calmer leur mal de terre... 


Toutefois, dans une de ces ruelles sombres et crasseuses que comptait la ville, une faible lueur perçait une lucarne. Au-dessus de cette lucarne, une enseigne de bois, pénétrée par l'air poisseux de la mer, se balançait : c'était un bouge immonde, que l'on connaissait sous le nom de la Sirène Écaillée. 

Mais rentrons dans cette taverne sordide... 

Une seule et unique pièce constituait cet endroit proprement infréquentable. Il y avait là quelques tables sans âge, qui n'avait pas vu un chiffon depuis des décades. Quelques blattes venaient débarrasser les restes de repas, sans que cela ne dérange la faune locale. D'ailleurs, regarde ! Regarde bien au fond, étranger. Si tu fronces un peu les yeux, au milieu de cette faible lumière, tu verras deux hommes. L'un, courbé, paraît aussi vieux que ces tables crasses. L'autre, droit, fier, semble sorti du ventre de la mère. 


Mais approchons nous encore, et tendons l'oreille... Le vieux est entrain de vomir quelques paroles... 

"- Ecoute moussaillon !", crache-t-il avec une haleine remplie de mauvais rhum, "je te répète encore que tu es fou de vouloir partir sur l'Espérance !". Il leva son verre et but une rasade qui envahit sa barbe sale. "Mac Dowell n'est pas digne d'être capitaine", éructa-t-il. 

Le jeune orc assis en face de lui le regarda d'un air mêlé de défiance et de dédain. Il leva à son tour son verre, fier. Son regard était perçant. Il fixait sans relâche le vieux nain qui lui racontait manifestement des tombereaux de sornettes depuis quelques heures. Mais comme il offrait le rhum... L'orc lui demanda : 


"- Je ne crois pas un traître mot de ce que tu m'as raconté, vieil homme. Et comment connais-tu Mac Dowell ? Comment peux-tu salir son nom ? Je veux prendre la mer, et personne ne m'en empêchera ! Je veux enfin devenir quelqu'un, et ce ne sont pas tes histoires de fantômes pour faire peur aux enfants qui m'en dissuaderont !" 

Le vieux nain leva un oeil que la chandelle fit briller intensément. De sombres souvenirs animaient ses yeux. Et même l'alcool avalé par barriques entières ne pourraient jamais lui faire passer une nuit sans cauchemar. Mais alors qu'il semblait sur le point de s'endormir, assommé par les litres de rhum, il se dressa avec vigueur sur son unique jambe et hurla : 

"- J'ai servi sur l'Espérance, gamin ! Tu ne vas pas m'apprendre qui est son capitaine !". Il posa violemment son auge sur la table qui trembla sous le choc. "Nous ne sommes que deux à être revenus de ce voyage maudit, LUI, et moi ! Et... et...". Etait-il vraiment trop saoul ? Il s'écroula sur sa chaise car sa jambe ne pouvait plus le porter si longtemps. Mais peut-être était-ce aussi son estomac trop lourd qui fit craquer sa chaise, et il s'écroula, manquant de s'assommer sur le bord de la table. Le jeune orc n'y prêta guère d'attention, mais jeta un coup d'oeil au patron qui finissait d'essuyer ses chopes. Celui-ci, humain, avait le ventre aussi proéminent que son client. Il franchit son comptoir, s'en alla d'un pas lourd vers la table, et remit debout, d'une main, le nain titubant. De l'autre main, il rapprocha un tabouret et l'y assit. L'orc finit par demander : 


"- Il fait ça tous les soirs ?". Le patron, tout en finissant de "caler" le vieux marin, répondit, las : 

"- Cette chaise et cette table, jeune homme, sont son navire, son hamac, sa femme". Et il ajouta après un temps : "tant qu'il paye...". 

Mais alors que l'orc crut son "hôte" définitivement éteint, il entendit le nain pousser quelques borborygmes. Tendant l'oreille, il comprit que le vieux s'adressait à lui. Aux premiers mots, il crut reconnaître une des nombreuses histoires que le nain avait narrées durant cette journée fortement arrosée, mais cette fois, c'était différent. Il retint son souffle pour mieux l'entendre. 

"- Ecoute petit", souffla le vieux, "nous sommes partis un équipage entier. Tous de fiers et vaillants marins au long court. La destination n'était connue que de Mac Dowell. Nous écumions trente et trente et trente jours la mer sans apercevoir une seule fois la terre. Crois-en mon expérience, petit, aucun changement de cap ne vint troubler nos quarts*. Nous allions au bord du Monde. L'océan est resté lisse comme un miroir, le ciel tout bleu, que je te dis ! Les dieux étaient avec nous !". Le gamin fronça les sourcils. Les dieux ? De quels dieux parlait-il ? Le vieux reprit son souffle et une lampée qui lui donnait manifestement le courage de poursuivre son histoire. " Au matin du trentième jour de la troisième décade -je m'en souviens toutes les nuits-, j'hurlai du haut de mon poste de vigie à qui voulait l'entendre : "tempête droit devant !!!". Une colonne de nuages noirs se dressait à l'horizon tel un titan. De ma vie jamais un grain** ne m'a glacé le sang à ce point ! Mais malgré mes avertissements, Mac Dowell ne changea pas le cap et nous fonçâmes droit sur la tempête". 


Voyant que le nain fouillait le fond de sa cruche aussi sèche qu'un filet de morue au soleil, l'orc, qui s'était embarqué malgré lui dans le récit, lui remplit généreusement sa chope d'impatience. "- La tempête, papy, la tempête ?", demanda-t-il, inquiet. 

"- Oohhh moustique !", protesta le nain en essayant à quatre reprise d'attraper la anse de sa chope. "J'y viens, ne sois pas si pressé. Tu comprendras rapidement pourquoi tu vas à la mort, mais laisse-moi finir !". Il but une longue gorgée bruyante. Après un rot, il continua : "Le vent arriva par bâbord, puis se fut le tour de la pluie. Eh petit ! Je te parle pas d'une tempête, mais d'un cauchemar ! En moins de temps qu'il n'en faut pour descendre la grand'vergue, il fit nuit noire, mais crois-moi, les éclairs de Borlath étaient tout ce qui me permettait d'apercevoir le pont. Le bateau roulait comme un diable ! J'entendais avec effroi les hurlements de mes camarades qui passaient par-dessus bord. Ce n'étaient pas des vagues, garçon, mais des montagnes ! Des mâchoires ! Des crocs acérés qui mangeaient le navire !". 


Il se figea tout d'un coup. L'homme semblait s'être transformé en statue. Il reposa sa chope lentement sur la table. L'orc, intrigué, plongea son regard dans le sien. Il y vit de l'horreur, de la terreur, comme nul n'en avait jamais rencontré. 

"- Et c'est là que je l'ai vu", souffla imperceptiblement l'ivrogne . Le jeune orc agripa son épaule avec force. "- Vu quoi, pour l'amour de l'Unificateur, vu quoi ???" s'emporta-t-il. Mais le nain resta impassible. 


"- Vu quoi ?", sembla-t-il rire. Boire une rasade sembla au-dessus de ses forces. "Le mur. Noir. Brutal. Un monstre liquide qui est venu lécher mon poste de vigie, petit. Crois-moi ou non, des pinces griffues en sont sorties. Hideuses qu'elles étaient ! Et elles ont bien failli m'emporter au fond ! Et d'autres, et d'autres encore ont surgi. Et je me suis battu ! J'ai crié, j'ai hurlé, gamin, jusqu'à m'en rompre la voix ! Mes mains saignaient sur le cuir de ma cuillère à pot***. J'avais beau appeler Mac Dowell, mais il restait impassible à la barre. Peu lui importait que son équipage périsse !". La chope retrouva enfin le chemin de son gosier. Il poursuivit : "Les griffes m'ont finalement abandonnées. La tempête s'est tue brusquement. Tu n'as encore jamais vu ça, gamin, mais un rayon de lumière m'indiqua que nous étions au centre du cyclone. Et le silence de mort se fit aussi rapidement que la tempête était apparue. Je regardais alors en bas, tout en bas, sur le pont. Ce n'était que mort. Tout était ravagé. A se demander comment nous flottions encore ! En fait, gamin, nous volions, je te dis ! Nous volions au-dessus d'une cité !" 

L'orc étouffa un rire. "-une cité ? au milieu de l'océan ?", coupa-t-il. 

"- pas au milieu", balbutia le nain abattu. "en-dessous". 

Il prit une inspiration, peut-être pour poursuivre, mais ses yeux se fermèrent. La lourde tête frappa la table qui vibra de toutes ses chevilles, et, aussitôt, un ronflement sonore envahit la taverne. 

L'orc se leva, regardant de haut le corps inerte du vieux nain, n'y voyant qu'une épave. La lumière mourante de la chandelle faisait place à l'astre solaire qui commençait à s'éveiller. Dans les premières lueurs de l'aube, l'attention du jeune embarqué fut attirée par l'avant-bras de l'ivrogne. Cela lui semblait un curieux dessin : il lui prit le bras pour l'observer de plus près, et y distingua un tatouage : il représentait un compas indiquant l'ouest. Il laissa retomber le bras. Simple dessin d'un vieux marin en perdition... 

Mais il se fait tard, toi qui lit ces lignes ! Aussi, regarde ce jeune orc, qui quitte sans plus de cérémonie ce bouge immonde, laissant derrière lui ce fou enivré. Il s'en va rejoindre son destin ! 

Un bateau, un seul, est amarré. Déjà, les marins sont dans les vergues, prêts à larguer les voiles. Le soleil commence à inonder le ciel et déjà quelques oiseaux semblent vouloir accompagner le départ du bâtiment. Le jeune orc s'engage sur les quelques planches qui conduisent sur le bord. Un homme l'attend à l'autre bout. L'orc s'immobilise devant lui, et plante son regard. 


"- A vos ordres, Capitaine Mac Dowell !", lance-t-il. 

Le capitaine s'écarta du passage. Le prétendant marin s'engagea, mais le capitaine le hâla. 

"- Matelot !". L'orc prit un temps pour se retourner. Le capitaine esquissa un sourire qui laissa dévoiler ses dents étrangement saines pour un marin. 


"- Tu seras notre nouvelle vigie ! Monte !". 

On largua les amarres, et les focs se tendirent. L'énorme coque se mit en mouvement, grinçant, craquant de toute part. Le capitaine s'accrocha à la barre et regarda droit devant. Un homme s'approcha de lui, et lui demanda : "- Quel cap, Capitaine ?". 

Mac Dowell jeta un coup d'oeil sur la vigie où, déjà, le jeune orc avait pris poste. 

"- A l'ouest, second. Tout droit vers l'ouest".


Notes : 

* quart : le quart, à bord d'un bâtiment, est la période -variable- où le marin prend son poste. 
** grain : synonyme de tempête. 
*** cuiller à pot : sabre d'abordage à la garde pleine et recouvrant la main. Base du diction : en deux coups de cuiller à pot.